Bienvenue sur ce blog!

... qui n'est pas vraiment un blog. Une page, destinée à rendre accessible à tous/toutes et à chacun/chacune les textes de l'Opéra du Pauvre, de Léo Ferré. Pourquoi?

J'ai pris la décision de taper l'intégralité des textes de cette œuvre majeure de musique et de poésie consacrée à la Nuit, une Nuit mise en mots et en notes par Léo, une Nuit jugée ici pour son rôle dans la disparition de la dame Ombre, concurrente directe, une Nuit qui finira graciée par le poète et s'évanouira au petit-matin avec lui.

Léo, la nuit, la musique, l'imaginaire. De quoi tenir jusqu'en l'an 10.000, non ?

Les textes de cette œuvre sont introuvables sur le net. Le copyright? "Perhaps"... La longueur, la marginalité, la puissance de cet opéra moderne sont autant de facteurs qui ne le rendent abordable qu'aux fous et à quelques nuiteux, ou aux artistes qui sont souvent un peu des deux. Tardive et hors-norme, l'Opéra du Pauvre n'est d'ailleurs que trop peu connue des amateurs et amatrices de Léo. Ce blog peut-être sera l'occasion de la découvrir, de la redécouvrir.

La nuit, la musique, la poésie, la solitude, l'anarchie, la beauté, la révolte, les hiboux, les bistros, les Pépée, les loulous, les matins de l'ennui.


Ni dieu. Ni maitre.


Bonne lecture.

Davou 

(Radio Libertaire - http://missnight.blogspot.fr - nuitnoire894@gmail.com)

Introduction

(On siffle)

La Nuit, soupçonnée d'avoir supprimé la Dame Ombre est amenée devant le juge d'instruction, et aux fins d'inculpation de meurtre. Elle ne peut répondre qu'en présence de son avocat, le Hibou, bien sûr...

Il y a plusieurs témoins à charge qui affirment avoir vu la Dame Nuit supprimer la Dame Ombre, juste comme le soleil se couchait, entre chien et loup. (On entend les loups au loin) L'ennui pour l'instruction est qu'on ne trouve pas la disparue - morte ou vive - et qu'on ne peut faire supporter à la Nuit que des présomptions, lourdes certes, mais insuffisantes.

Les témoins à décharge viennent, nombreux, dire tout le bien que leur fait la Dame Nuit et ce sont eux qui finalement l'emporteront au petit jour, dès que le soleil se pointera et que l'Ombre réapparaîtra... s'enfuyant avec eux... empaillés comme des hiboux... sur les derniers mots du Corbeau, juge et président, "cette nuit m'a fatiguée, je vais me coucher"

Il baille. Le greffier s'en va. Il n'a même pas la force de se lever. Et c'est la Nuit qui rentre, tirer les rideaux, en lui lançant un baiser.

(Le sifflement s'en va)
(Saint-Pierre et Miss Night s'entretiennent en dinant. Une certaine connivence s'établit, comme si l'un d'eux avait enchanté l'autre...)

Rappelle-toi! Rappelle-toi!

Il y avait quoi? Qui?


Il y avait des oiseaux troubles. Le hibou.

Hein?

Ecoute-le. Ecoute-le. Il chante dans la forêt. Il chante. Il parle aux arbres. Ecoute-les. Ecoute-les. Ils écoutent. Ecoute. Ecoute-les. Ecoute les arbres. Aaah!

Il y avait des dessins fantastiques, illustrant mes désordres intimes. Les désordres de tous les gens, de toutes les bêtes. De la matière aussi, qui survivait dans ces maléfices du jour, portée à poings levés devant les infortunes des survivants de l'horreur, du carnage, de la langueur du quotidien.

Il y avait des traces de bonheur et d'ivresses conjuguées, dans les temps présents... Et de préférence à l'impératif.

Sois toi! Tu n'es que toi.

Trouble les porte-paroles habituels et commandés par le pouvoir, et l'habitude, et l'inquiétante déraison de qui se croit prisonnier, meurtri. Alors qu'il ne suffirait que d'un envol, d'une science inventée et immédiate, pour que tout chante, et tout s'enchante.

Mais où cela s'est-il passé, dis?..

Partout. Dans ta voix, dans ton coeur, dans tes larmes de joie, dans ton sourire, au bord du crépuscule, quand les couleurs ne sont plus les couleurs, mais un semblant de cohésion entre ma complaisance et ta solitude.

Alors...

Ces mots que tu régis, ces idées qui te font la plus belle et la plus secrète des femmes de la nuit. La nuit blanche, avec des cygnes dans la voix. Le noctambule qui s'en va dans les rigoles de l'inerte... le nyctalope qui surgit tout à coup... le soleil en mémoire... le couvre-feu pour qui a peur, pour qui va perdre, pour qui s'endort... La tombée de la nuit, ta tombée, comme une oraison du bien et du mal. Ensemble... de connivence... et dans le sang... ou dans le stupre... ou dans les larmes de musique.

Ou de ces rues vaillantes encore, et que désertent les clients de la bourgeoisie inquiétée, solitaire.

La polaire là-haut, qui s'enivre, et qui poursuit les mirages de rennes, de papillons aussi qui ne s'ouvrent qu'à toi, et sur la flamme que tu veux bien admettre. Les ténèbres, petite, quand la passion descend plus bas que le courage, quand s'immolent, debout, les désastres de ta pensée de vierge et de putain farouche à la fois... dans l'oasis, là-bas, fortuit...

Et ces chameaux en aqueduc...

Et tes sortilèges?

Je ne sais plus.

Que des bribes, que l'aube prend plaisir à me voler pour raconter, le jour, des histoires à dormir debout.

Qu'en as-tu fait, de tes sortilèges, dis?..

Ils n'étaient pas à moi, mais dans la tête de mes amoureux solennels et mystiques.

Mais tu les as donnés, même s'ils n'étaient pas à toi. A qui les as-tu donnés, dis ?..

A toi, quand tu dormais.

C'est pour ça que je tremble.

C'est pour ça que je t'aime.

C'est pour ça que, partout, même en enfer, il fera nuit, toujours, pour moi.


Tableau I

La salle d'audience.

(La cour. Deux témoins assistent à l'entrée des protagonistes.

Entrée du Chat, le greffier)

"Messieurs, la cour!"

Dis donc, on dirait un chat? Mais c'est un chat...

Non c'est l'greffier, c'est pareil. Et puis c'est intéressant non?

Qu'est-ce qu'il peut faire?

Il greffe! Je ne sais pas mais... il greffe!

Oooh! On ferait bien miaou hein?

Ca vient, ça vient... T'as vu?

(entrée des canards, gendarmes escortant Miss Night... on ne la voit pas...)

C'est les flics?

Non, les gendarmes.

Penses-tu! Ce sont des canards!

C'est pareil.

Ils amènent qui?

La nuit, tiens!

On ne la voit pas.

T'occupes!

On ne la voit pas?..

T'occupes!.. Regarde, regarde, elle tombe, elle tombe.

(Entrée du corbeau et des pies, Président et assesseurs)

"Monsieur le président!"

Il est tremblable, hein?

Cette cape noire.

comme des ailes...

De corbeau.

Mais c'est un corbeau. Ooooooooh! Oooooh! Ooooooooh!

(entrée du coq, avocat général)

Le coq?

L'avocat général.

Lui, il m'énerve.

Moi aussi.

Je ne peux pas sentir les coqs.

Moi aussi.

Ca aboie le matin.

Moi aussi.
(Le corbeau, juge et président, interroge Miss Night)

Introduisez la dame Nuit! Tiens... Elle est déjà là... Avec les gendarmes... hein?.. Je ne vois pas bien...

La nuit, c'est un sacrée tapin qui marche sur les mains jusqu'au réveil-matin...

Vous vous appelez?..

La Nuit.

Vous êtes née à Mexico? Non... A Monaco?

Peut-être...

(s'adressant au chat) Taisez-vous! Greffier! Il faudra vérifier l'identité de Madame. Ce n'est pas clair. Bien sûr. (s'adressant à Miss Night) Or, vous êtes née à?..

Ici-même. A l'instant.

C'est bizarre, mais il fait nuit.

La nuit, ça cause avec le vent, ça chante doucement, les îles sous le vent, la nuit...

Vous avez de multiples identités... (s'adressant au chat) Greffier! Nous dirons... Faux-papiers. Née au Pérou en l'an douze-cent trois, ou au... Guatemala, en l'an...

Alors que les voyous n'étaient pas encore là... (la salle rit et applaudit)

Née à Moscou, sous un bon signe... Au Tibet, entre deux...

... Lamas.

En Chine... Au paradis terrestre... Sous les tropiques solennels... Dans le ventre du vent, alors qu'il s'engouffrait goulûment dans...

... Dans un restaurant de la cinquième avenue.

A New-York?

Hélas, aussi!

Sur le bateau de ce colon qui aurait mieux fait de... je ne lis pas bien...

... De se faire cuire un oeuf! (la salle rit et applaudit à nouveau)

Au large, tout au large, quand les soleils marins baignaient de mille feux... Qu'est-ce que cela fait dans ce dossier... Greffier! Aujourd'hui j'interroge la nuit, et non pas Baudelaire, classez-moi ça dans le dossier des Fleurs du Mal. (s'adressant à Miss Night) Un vieux copain à vous hein?

Oui.

Poursuivons... Bref! Vous êtes poursuivie pour avoir contribué à supprimer l'une de vos concurrentes directes qui s'appelle le Dame Ombre, et cela au terme d'une plainte déposée par... euh... mmmmm.. mmm... Qu'avez-vous à dire?
Nuit putain, Nuit papoue
Nuit des chiens, Nuit des loups
O notre garde de la Nuit

Vous qui buvez des coups de lune
A l'entre-chien, à l'entre-loups
Vous qui faites nos yeux regarder dans nos têtes
Vous qui faites nos draps en suaire tout rêches

Vous qui nous faites roupiller
Tête à l'endroit, tête à l'envers
Ou tête-bêche

O notre garde de la Nuit
Laissez-nous vous zieuter
Et tous les magazines en auront plein la tête

La une...
La deux...
La trois...

Qu'on tirera en noir
sur des papiers tout de crêpe
Avec du sang de Chine
Qui ne s'efface pas

Nuit du mal, Nuit des fous
Nuit des chiens, Nuit des loups
O notre dame de la Nuit

Vous qui buvez des coups de sang
Millésimés chez les filous
Vous qui donnez la vie aux couples de la fête
Vous qui faites leurs draps de soie à l'aveuglette

Vous qui les faites roupiller
Ventre à l'endroit, ventre à l'envers
Comme des bêtes

O notre Dame de la Nuit
Laissez-nous vous prier
Et tous les amoureux en auront plein la tête

La droite...
La gauche...
La blette...

On descendra tout doux
vers l'azur en vacances
Où les étoiles dansent
En iXe de frou-frou

(le président intervient) - Et pour apprendre quoi, au monde du suspense?

La peur de notre mort quotidienne, où le rêve est à droite. Comme un ange-gardien.

(Le président s'emporte) - Et le reste, dans votre sexe, Miss Night!?..
Mon sexe est fantastique. Il multiplie par tes idées les charmes de l'angoisse. Quand ça doit t'arriver. Et puis des fois, ça casse. Comme les mecs qui vont tout droit vers l'aventure, et qui ne savent pas s'étendre au loin des magazines... Quand la pin-up vaincra l'outrage, et se retrouvera comme un con au parking... Et se retrouvera comme un con au parking...

Mon sexe est de musique. Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien. Ils inventent l'amour dans les blues-latitude, quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule, ça fait le crêpe sur le cul... Et ça ranime!.. Tous les fuseaux branchés sur l'ombre... Les musiciens, alors, donnent le la et sombrent... Les musiciens donnent le la, alors, et sombrent...

Mon sexe est du silence. Dans le tohu-bohu de maisons endormies avec les rêves solennels au fronton de la mort... Et ma copine, alors, s'éclate et puis s'endort. Et ses bras assassins qui étreignent le vide... Je prend ma gorge bleue quand je vois des oiseaux... Je prend mon arc-en-ciel quand je deviens la Nuit... Ils ne comprennent pas. Ils volent, les oiseaux.

Les marins me devinent. Et je sens la marée leur couler du juson, comme un suc anonyme. Dans les bars, je les tiens perchés devant l'abîme... Cette absence me les fait miens, et je les aime. J'ai le ventre de toutes les femmes dans la tête, et quand j'ai mal à la tête, je les vois toutes arriver, leurs culottes ajourées comme un chagrin d'optique. Je suis le "qu'en-dira-t-on" de la passion de tous les trottoirs du monde, dans ces villes où les chinois parlent anglais, de préférence. Parce que les culottes chinoises ont les yeux plissés. Et quand elles regardent, ça fait du bruit chez les mecs... Ca part de travers...

Avec l'accent!

Je me demandais alors pourquoi les femmes s'allongeaient pour se faire accorder le chinchilla. Chez moi, on est cimenté. Enfin, avec notre ciment à nous. Ah! Viens par là, petit, que je te la raconte ma vie d'outre-là-bas, quand ça te prend tout doux et que ça flanche... et que ça parle... et que ça monte. Les fruits, ça n'a vraiment rien à voir avec nous. J'étais la parallèle obscène sur la dune, quand descendait de mon perchoir un bout de lune, accroché à je ne sais quoi de primitif. Peut-être un carré d'as... Une nuit de fortune...

Viens! Je te donnerai le sourire des filles qui vont à l'aventure avec un peu de sex-appeal. Et puis je ne sais plus... Peut-être un arc-en-ciel, du coté de là-bas, quand les forêts s'épilent...

Mon sexe est fantastique. Mon sexe est de musique. Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien. Ils inventent l'amour dans les blues-latitude, quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule, ça fait le crêpe sur le cul... Et ça ranime!.. Tous les fuseaux branchés sur l'ombre... Les musiciens, alors, donnent le la et sombrent...

Mon sexe est du silence. Dans le tohu-bohu des maisons endormies avec les rêves solennels au fronton de la mort... Et ma copine, alors, s'éclate et puis s'endort. Et ses bras assassins qui étreignent le vide... Aaah! Aaah!

Je prend ma gorge bleue quand je vois des oiseaux... Je prend mon arc-en-ciel quand je deviens la nuit... Ils ne comprennent rien. Ils volent, les oiseaux. Les marins me devinent, et je sens la marée leur couler du juson, comme un suc anonyme. Dans les bars, je les tiens perchés devant l'abîme... Cette absence me les fait miens, et je les aime.

Ah! Viens par là, petit, que je te la raconte, ma vie d'outre-là-bas, quand ça te prend tout doux...

Mon sexe est de musique. Et les saxos vibrants ne vibrent pas pour rien... Quand le soleil fauche son crêpe au crépuscule, ça fait le crêpe sur le cul... Et ça ranime!..

Les musiciens, alors, donnent le la, et sombrent!
Je roule ma bosse, de l'Ile de Paques à Tombouctou, Night and Day, puisque Night, c'est ma frangine itou. Je traîne ma gueule de Tahiti à n'importe où, Day and Night, puisque Day, c'est mon frangin anglais. Je suis le tapin de la lune, sur le macadam à Greenwich, et mes jupons troués de lune se retroussent devant l'english. Je suis la carte pour rentrer, quand le désespoir se repose, et que la mort fait ses paquets en prenant l'effet pour la cause. Je suis la copine à radar, ce curieux, ce flic, ce voyeur. Et chaque fois qu'il est un quart, je me mets à poil sans pudeur. Je suis le quart d'heure des fous, le seul, le dernier, le meilleur. Et quand je prend un rendez-vous, tendrement je pique à coeur. Je suis la raison d'espérer de l'anarchiste et du poète, et je tiens leurs idées au frais, en attendant qu'on les arrête.

(Le coq, avocat général)

Et le soleil, qui est-ce?

(Miss Night)

Mon double endimanché, mon amant des solstices, quand je suis en avance au bord de l'horizon.

(Le corbeau, juge et président)

C'est vrai, le soleil se couche. C'est bien ce que je vois du haut de mes charognes, quand les chaleurs d'été font monter dans ma niche le pot-au-feu de la nature et de l'humus.

(Le coq, l'avocat général)

Dites, Nuit! Et Saint-Pierre, vous le connaissez-t-y? Ce témoin du dimanche sur lequel on a mis de la pierre, et des pierres, et des tas de prières... Ce faux-témoin que j'ai tiré de mon arc encordé de fanfare, sur les trois heures, avant qu'Aube ne reprenne son tapin... Hein?

(Le corbeau, juge et président)

Vous connaissez cet homme?

(Voix de Saint-Pierre)

Non.

(Le corbeau, juge et président)

Vous connaissez cet homme?

(Voix de Saint-Pierre)

Non.

(Le corbeau, juge et président)

Vous connaissez cet homme?

(Voix de Saint-Pierre)

Non.

(Le corbeau, avocat général)

Il a nié. Et il venait de bouffer avec lui. Et vous étiez ensemble, vous, la Nuit, et ce Pierre! O Nuit! Vous êtes la complices des traîtres de la Nuit.

(Miss Night)

Je le leur dis pourtant, "faites-donc ça le jour!"

Mes cheveux sont des voiles de cheveux d'épées. Mes femmes dévoilées regardent vers le large. On leur met des chapeaux claquants comme la bise. Et des chalands boivent dedans leurs toiles grises.

(Le corbeau, avocat général)

Parlez clair, la Nuit! Comme ma voix très claire. Ne parlez pas chinois!

(Miss Night)

Et même les chinois, les afghans, les marins, et les poupées de Nuremberg, et celles de Soho, de New-York, de London... et qui ne disent plus maman... et qui ne ferment plus les yeux quand on les couche sur la dure ou sur les paillassons persans... ou sur dans fange...

Tout ce monde, la Nuit, chez moi, c'est un cri d'ange.

Le jour, c'est le plastique.
Mon jazz et mon ennui...

Mon âme qui doit lire toute une partition de parallèles...

Un opéra de longitudes...

Des forêts d'avant-bras accoudés à la vie...

Des Fox-Trot de voyous...

Des javas... des javas... adorables...

La la la la la la! La la la la la la!.. La la la la la la! La la la la la la!..
(Le public bouscule l'audience et manifeste)

Jugeons-la! Jugeons-la!

Oui! Oui! Qui est-elle?

Qui est-elle... Qui est-elle...

Ses mains! ses yeux! sa bouche! ses bras!

Qu'on nous la montre un peu telle qu'elle est!
Sans fard, sans chiqué, sans copain, sans musique.

Jugeons-la! Jugeons-la! Jugeons-la! Ouais! Jugeons-la!

Nous voulons voir la Nuit! Oui! La Nuit! Nous voulons voir la Nuit! La Nuit! La Nuit! La Nuit!

(Miss Night, imperturbable, répond aux invectives du public)

J'ai vu le ventre des bandits au repos dans leur niche
Das Kapital le cheveu gras, les ongles rares
Faisant des mots croisés en pelotant les miches
D'une girl aux yeux clos, gisant là, comme une arrhes...

(le coq, l'avocat général)

Et puis?

(Miss Night)

Des musées psalmodiant leur pauvre volupté
Et s'inventant à eux tous seuls dix-mille vierges
Avec le feu au cul pour les illuminés
Et vraisemblablement des fois, avec un cierge... (La foule hue)

C'est faux. Je ne vois rien.

Je suis une poule de luxe avec les yeux cave. Je suis la femme du hibou, et de quelques cinglés, et de quelques poètes, ces nyctalopes de la détresse et des saisons malades. Je suis la femme de ménage de la lune, qui se poudre là-haut avec un arc-en-ciel. Je fais mon tapin, douze heures par-ci, douze heures par-là, sans compter toutes celles que vous ne savez pas, les Nuits de Mars et de Venus, et du Cancer, un vrai, un grand, avec l'éternité comme habitude.

Donnez-moi la clarté que j'y coupe les plombs à jamais.

Et vous verrez comme il fait froid derrière les yeux noirs.

(La foule, à nouveau, fulmine)

Emportons-la! Brûlons-la! Brûlons-la!

Qu'est-ce qu'il veut emporter celui-là? Qu'est-ce qu'il a?

Qu'on nous la donne! Brûlons-la!

Et qu'est-ce que tu veux brûler, eh! connard!

(Le coq, l'avocat général)

Nous ne brûlons que Jeanne d'Arc, c'est comme ça, même chez les anglois, mais cette espèce... mmmmmmm....

(Le corbeau, juge et président)

... d'abstraction...

(Le hibou, avocat de Miss Night)

Une abstraction qui vous étend chaque soir sur vos grabats, messieurs, sur vos grabats.

(Le coq, l'avocat général)

Une abstraction chère aux mains assassines...

(Le hibou, avocat de Miss Night)

Une abstraction pour les matines!
(Le coq, juge et président)

Les matines? Tiens, Madame? Greffier! Que veut cette femme?

(Le chat, greffier)

C'est une religieuse, Monsieur le Président, une cloîtrée.

(Le coq, juge et président)

Ah! Une cloîtrée? Ah? Ah! Vous êtes.... hmmm... Vous avez demandé, oui, à témoigner pour la Nuit, Madame.

(La cloîtrée)

Oui, si c'est possible.

Mais je vous en prie, Madame. Alors... Ma soeur?.. C'est comme qu'on dit?

J'ai demandé à être libérée pour venir témoigner en faveur de la Nuit. Comment-on m'appelle, je m'en fous.

Ah?

Je sais très bien que vous ne pouvez supprimer la Nuit. Je sais que vous envisageriez volontiers de le faire, mais ce seul fait d'imaginer une chose pareille me défait, m'insupporte... même si cela devait me libérer de mon mal.

Quel mal, Madame?

Cette machinerie interne qui nous fait le complices du mal, de l'infortune, du passé qui nous remonte, de tous vos passés qui nous remontent comme des chants antiques et inécoutables.

Expliquez-vous, Madame. Parlez-nous de la Nuit, et de tout ce monde que vous nous laissez entrevoir et dont nous n'avons aucune idée, même le jour.

La Nuit, Monsieur, c'est notre fortune à nous, les emprisonnées, les irrécupérées, les fabuleuses dames du noir et de la déraison bien arrangée, avec le lit carré, les lumières éteintes. Et le soucis de n'être jamais que des alarmes bien construites, et sous des linges qu'on ne peut montrer, puisqu'ils ne cachent que l'idée qu'on se fait de nous, et de nos problèmes qui sont aussi les vôtres, et dont vous prenez bien garde d'y accorder vos guitares civiles... malgré le sens de la pratique courante et du laisser-aller... et des orages de raison qui ressemblent à s'y méprendre aux oraisons de la mort lente.

Nous vivons la mort, et par-delà le cynisme de cette vertu particulière, nous avons la chance de nous confondre avec la morale courante et imbécile.

(Le président tente de maintenir sa stature) Je ne comprend rien, Madame. Qu'est-ce que vous appelez la morale courante et imbécile? C'est un peu la votre aussi, avec ses sortilèges appris dans les bars, dans les rues des villes... la Nuit bien sûr! Alors que certaines femmes ont le pouvoir de nous raconter des histoires qui nous embarrassent au point de les chasser de nos pensées parce que c'est la coutume, non?

La coutume? Sous nos jupes noires, amples et longues, Monsieur, tout un monde se transforme et devient la clé de voûte de notre commisération, de notre dédain.

(Le président, méprisant) De vos envies aussi. Qu'est-ce donc qui se passe, sous vous jupes entravées, il faut bien le dire, malgré que vous les prétendiez amples?..

Sous nos jupes, il y a le monde que nous inventons, et dont nous nous servons, la Nuit, pour le surprendre... et le battre! Le jour, nous prions. La nuit, nous inventons.

Vous inventez quoi, Madame?

La vie close, avec ses valeurs éternelles. J'ai dans ma culotte le chiffre exact de vos béatitudes. Et quand je me couche, je pars en vacances dans vos pensées, au fond de vos rêves longitudinaux ou excentriques... Cela dépend de la valeur que vous attribuez à la géométrie du sexe. Le sexe est une figure qu'il faut savoir traiter comme telle. Et ne pas s'embarrasser du vertige, de la foi trahie, et de l'intolérable faculté que nous avons à le vêtir d'irrévérence, d'insomnies jouées et calculées.

Pourquoi calculées?!

Parce que la pensée, se mêlant au sexe, cela fait l'érotisme bafoué. Alors que l'érotisme est un don de dieu, une bribe de ce qu'il y a vraiment derrière les étoiles. Et tout ce fatras d'ignorance astrologique, qui ne sait pas ce qui se passe vraiment du coté de l'univers clos et introuvable.

Je suis un univers, Monsieur. Vous aussi. Nous sommes des bulles vacantes dans la pensée des chiffres qui s'ennuient.

(Le président est troublé) Vraiment?.. Je ne comprends rien! Mais rien! Greffier!

(le greffier perd son miaulement)

Et voila! Nous en revenons toujours à ce point précis, Monsieur. Un cri, une plainte, un système de défense orale qui embouteille notre circulation comme dans la rue... oui... avec toujours des parallèles qui jouent à se défendre de ne pouvoir jamais se rencontrer. La Nuit, je vous invente. J'ai mille amants qui me congèlent, et que je presse comme des oranges, ou comme un devoir à terminer. Et à rendre indemne de nos rescousses. Et de ces chants lointains que nous prenons pour des antiennes, et qui ne sont que des musiques malheureuses sur vos propos courants et sans objet.

Toutes ces pensées grâce à la Nuit?

Il fait toujours Nuit chez moi, Monsieur. Dans le noir, je m'absente. Le jour est une faute de goût de l'astronomie. Bien sûr, il y a les fleurs, les fruits, cette éternelle vibration de la lumière qui vous étonne, et qui m'ennuie. Que vienne la galaxie de l'évidence, celle qui nous apprendra le langage du rien.

Vous voulez dire le néant?

Non, le néant, ça ne peut se parler. Le rien est une formule enfantine, et je suis une enfant.

Je vous salue.

Sauvez la Nuit.
(La rose)

Une abstraction qui me confond avec l'oeillet... Pfff! Ou le lilas... wouah!

(Et la rose repart en dansant, bien sûr)

(Le corbeau, l'avocat général, à la rose qui s'en va)

Remontez vos pétales!

(Le hibou, avocat de Miss Night)

La gourde où les poètes vont se désaltérant pendant que les loups pioncent... La gourde de Rimbaud... La gourde de Verlaine...

(Un colonel présent dans le public)

... Et celle de Turenne?

(Le hibou, avocat de Miss Night)

Ce n'était pas la même, car ils ne dormaient pas sur le même canon.

(Le corbeau, l'avocat général)

Qu'entendez-vous par là, Maître?

(Le hibou, avocat de Miss Night)

Le canon, c'est le "boire", Corbeau! Et le "boire", la Nuit, c'est mieux que ce qu'on boit. Et les poètes s'endormant sur leurs canons... La Nuit riment des "non", aux jours de gloire et de colère... La Nuit ne rime pas avec Dies Illa... La Nuit est enfant d'anarchie qui n'a jamais connu de loi...

(Le corbeau, l'avocat général)

Comment osez-vous dire, Hibou! Il n'y a qu'une loi, la nôtre!

(Le hibou, avocat de Miss Night)

Il n'y a qu'une loi... La vôtre... Celle du jour!
(Le corbeau, juge et président, écoute le plaidoyer du hibou, avocat de Miss Night, interrompue par le coq, l'avocat général)

Le code de la nuit s'apprend dans l'infortune
C'est un code gracieux enluminé de lune
Qu'on lit en compagnie

En mauvaise souvent!

Mais toujours librement...

C'est un code marron!

Peut-être mais magique...

Un amoncellement d'argot!

Avec de la musique...

Un ramassis de vieux clichés!

Et dont les négatifs vous tirent par les pieds...

Le bottin de l'ordure!

Avec le mot Allure...

Un magazine à chenapans! Une presse à potence!

Où les pendus ne sont jamais du coté que l'on pense...

Messieurs, vous ne pouvez juger la Nuit qu'avec le code de la Nuit.

(La foule manifeste et conspue le hibou, avocat de Miss Night)

Mais c'est une gageure!

Non, c'est de la procédure...

C'est inique! Et je proteste énergiquement! et à pleins poumons! Aaaaah!

(Le corbeau, juge et président)

Ne gaspillez vos poumons, monsieur. (s'adressant au hibou) Maître, lisez-nous donc ce code.

(Le coq, l'avocat général)

C'est incro... incroc... incroc.... incroyable!
(Le hibou, avocat de Miss Night, entame la lecture du-dit code, et Miss Night appuie son propos)

On ne lit pas le vent...

... On le hume!

On ne lit pas l'amour...

... On le fait!

On ne lit pas le temps...

... On le plume!

On ne lit pas le jour...

... On s'y fait!

On ne lit pas les dents...

... On les claque!

On ne lit pas la Nuit...

... On la fait!

On ne lit pas le client...

... On l'arnaque!

On ne lit pas la vie...

... On s'y fait!

(Miss Night, et le Hibou, son avocat, ensemble)

La nuit n'a jamais eu de loi
D'ailleurs elle n'aurait pas de quoi
Mettre en volume
Le vent, l'amour, et caetera
Et puis d'abord c'est Pierrot qu'a
Fauché sa plume

On n'écrit pas le vent...

... On s'y enrhume!

On n'écrit pas l'amour...

... On le fait!

On n'écrit pas le temps...

... Ou la brume!

On n'écrit pas le jour...

... On s'y fait!

On n'écrit pas le vin...

... On le tire!

On n'écrit pas l'espoir...

... On le fait!

On n'écrit pas le destin...

... On le vire!

En attendant le soir...

... Que l'on sait!
(Le public qui assiste à l'audience s'impatiente et presse le tribunal)

Qu'on mande un toubib! Qu'on nous la déshabille! Oui! Oui! Qu'on nous la donne! Qu'on nous la livre! Qu'on nous la donne! Qu'on nous la livre! Ouais! Ouais! A mort! A mort! A poil! A poil, salope! A mort! A poil!

(Miss Night devient folle)

Ses mains sont blanches comme l'aube... Elles pétrissent, elle bénissent... Ce sont ces mains diaphanes qui jouent la harpe des saisons, de Paris aux tropiques... Ses mains qui saupoudrent de sable les plages de la Nuit où viennent battre des mouettes... Des mouettes... Ces oiseaux fous du rêve, volant toujours très bas, pour mieux nous consteller... Ses mains de l'assassin qu'elle retient tout juste, le temps long d'un remord... Aaaaah!.. D'un remord qu'elle aura tout le temps de ses Nuits... tout le temps de ses rêves... tout le temps de ses Nuits... tout le temps de ses rêves...

Car si la Nuit arme les assassins, c'est pour mieux les attendre, au coin d'une autre Nuit!

Car si la Nuit n'a pas de loi, elle a le calme de la Nuit, et son silence! qui vous arrache les oreilles! Avec les bois qui craquent!

Avec le souffle lent de rien! Avec ce rien de dix-mille pieds! Avec cet orgue multipède! Qui joue rien!

Sur tous les tons de la gamme passée, ici présente et à venir! Une musique de terreur!

Un Jean-Sébastien Bach muet, omniprésent!

Une somme de vide à vous vider d'un coup, comme un verre de boue, sans goût, sans rien, qui n'en finirait pas de n'avoir pas fini, de n'avoir pas de goût, de n'avoir rien du tout!

Et tout à coup! Quoi? Comme une flèche!

Quoi? Quoi? Quoi?

Rien! Si? Hein? Aaaaaah!

(La Lune intervient alors du haut des bas-fonds de la Nuit)

On ne joue pas avec la Nuit, si l'on n'a pas la martingale des copains!

(Le public qui assiste à l'audience murmure. Le corbeau, juge et président, interrompt la scène)

Silence! Silence! Je lève l'audience! Que l'on reconstitue l'affaire!

Tableau II

Le Bar-Discothèque.

(Le corbeau, juge et président, suit le hibou, avocat de Miss Night jusqu'au bar de Calva, le tenancier.

Miss Night est là, bien sûr.)

(Le corbeau, juge et président, interroge Calva.)

Alors, monsieur, on prétend que vous connaissez bien cette femme?

Oh! Comme si je l'avais faite, Monsieur le Président.

Précisez!

Eh bien, je fais la Nuit, depuis vingt ans.

(Le hibou, avocat de Miss Night, intervient.)

Remarquez que monsieur ne dort que le jour... depuis vingt ans... C'est très important pour la suite de ces débats.

(Le corbeau concède ce point au hibou, avocat de Miss Night)

Bien, Maître! (s'adressant à Calva) Poursuivez monsieur.

La Nuit, c'est un déclic.

Sûrement!

Cela se passe, et glisse comme une tenture sur les joues, vers les six heures du soir, l'hiver, au moment du réveil. (La foule, présente autour du bar, applaudit aux dires du hibou) Vous connaissez le Jazz?

Horreur de ça!

Non! Non! Non! Le réveil. Cette boule avec des yeux au beau milieu de la figure... et qui tournent...

Ce coq?

C'est un peu ça. Mais un coq avec des manettes dans le dos... Manettes que l'on tourne comme si l'on devait remonter la vie.

C'est très joli... C'est très joli... Mais vous êtes poète?

Non, bistrot!

(Le corbeau, juge et président, suivi Calva à l'intérieur de son établissement. La musique couvre leurs pas.)

Mais c'est un bar ici? Ooooh!.. Là où la Nuit s'encanaille... et encanaille tous ses adeptes... n'est ce pas? Monsieur... comment?

Calva! pour vous servir, monsieur.

Président!

D'accord président. Un drink? Une orangeade?

Un calva! Ah! ah! ah! ah!... Et là-bas? Que font ces jeunes, au bras de Nuit, dirait-on... Ouais, ouais, au bras de Nuit...

Ils cherchent la quadrature du cercle, chef! La quadrature... C'est un client qui m'a appris ce mot... Les mots, moi, d'habitude, ils me défont et m'importunent... Je-ne-par-le-pas! (La foule applaudit)

Allons! Analysons un peu l'ambiance. Le fait... Le fait... Le fait... Regardez cette femme, qui parle là-bas... Vous voyez bien là-bas?

Mais c'est la Nuit, voyons!

J'entends bien mais encore... Dites-moi, qui est cette femme?

Je ne sais pas moi! Ah oui... Elle arrive, à la tombée, comme ça... Elle me salue et puis elle se promène.

Elle se promène?

Oui.

Et elle cause? Elle cause? elle cause... Ben! La Nuit cause alors? Et qu'est-ce qu'elle dit?

Ah! Vous savez... Ca dépend! Des fois, on rêve... Alors on pense qu'elle dit des choses extraordinaires... Et puis des fois, on ne rêve pas... Alors... On essaie de la reconnaître un peu, par-ci, par-là...

Mais qu'est-ce qu'elle dit? Qu'est ce qu'elle dit? Qu'est ce qu'elle dit?

Eh bien, Président... Ecoutez-la!
(Dans le Bar, Miss Night entame la danse fanta de l'alcool. Elle croise le poète venu lui aussi entamer cette danse.)

White La-bel! Black and white scotch! Cin-za-no! Mar-ti-ni dry!

Les copains d'la Neuille
Les frangins d'la Night

Dzin! Dzin! Boum! Dzin! Dzin! Fils!

Ceux qu'ont l'portefeuille
Plus ou moins all right

Les mégots, c'est marrant, ça s'consume librement...

Ceux pour qui la mouise
Ca fleurit qu'le jour

Les Camel... Ces chameaux
Ca fait jamais d'mégot
Et le filtre? Tu l'bouffes? Ah! Ah! Ah! Ah!

Vingt-cinq Louis... Misérable!
Ca c'est raide... Cardinal!

Ils comprendront plus!

Les copains d'cocagne
Ceux qu'ont des faffiots

Heid-sieck... Paumé!
Pomm-ry... Brute!

Et qui font des magnes
A la Veuve-Clicquot

Donne-moi ta langue au chat
Et t'auras ma java
Et si t'as ma java
T'auras ma langue au chat

Ceux qui comptent les heures
Sur leurs pattes en velours
Et qu'ont une demeure
Pour y planquer l'jour

Taxi! Taxi! Taxi! Taxi! Taxi! Taxi!

(Dans les rues de New-York. I like rhythm.)

Taxi... Taxi... C'est l'ivresse du mec qui a trop bu, hein? Quand il peut se l'payer... La Nuit... Un taxi... Ca roule vers quoi... La Nuit... Vers l'inexprimé... Vers la merde... Chez soi quoi... Quatre heures du matin, tu as bien l'bonjour de Framboise... Framboise... Framboise oui, mais sauvage...
(Miss Night, seule, dans le décor triste et fastueux de la discothèque, parle doucement à un couple enlacé, sur une musique langoureuse. Autour d'eux, tout s'est figé.)

Dans les draps que l'amour referme sur la vie
Tous les amants du monde mêlent aux cris d'amour
Les sanglots de la Nuit
Les sanglots de la Nuit

Vers toi comme un enfant qui tend les bras
Je suis pour toi
Comme ta vie profonde

Dans les draps que l'amour referme sur la vie
Tous les amants du monde mêlent aux cris d'amour
Les sanglots de la Nuit

Vers toi comme un jardin qui défleurit
Je suis ta vie
Et tu n'es que mon ombre

Je viens de là-bas, très loin, derrière un crépuscule insolent
Et qui se prenait se prenait pour le soleil... sans blague
Tu viens souvent ici mademoiselle?
Et toi? Comment t'appelles-tu?

Je voyais des enfants dans le coin de la vie
Et qui cherchaient l'oubli déjà, comme un oracle
Je voyais ton printemps, petit, s'épanouir
Et reprendre l'amour par la main comme une arme

Je voyais ton jardin à toi, petite fille
Ton semblant qui, des fois, te mettait à mes ordres
Ah!.. Et puis, vas-y!
L'amour, ça se dégrade

Dans les draps que l'amour referme sur la vie
Avec des filles en fleur, des champs qui se prennent pour toi
Tous les amants du monde mêlent aux cris d'amour
Les sanglots, les sanglots de la Nuit

Vers toi comme un enfant qui tend les bras
Je suis pour toi comme ta vie profonde
Vers toi comme un jardin qui défleurit
Je suis ta vie, et tu n'es que mon ombre

Ouvre-toi! Ouvre-toi! Ton chagrin m'émerveille
Ouvre-toi! Défais-toi! Prend du large aux étoiles
Elles te jalouseront dans le ciel inventé
Les étoiles, là-bas, ne sont que par ta source

Et quand ta source coule
Les étoiles éteintes se mettent en batterie
Je te bats, tu me bats
Je t'apprends, tu t'en vas, tu me prends

La folie dans ce siècle imprévu et canaille
La folie... Ah! La folie... Je t'aime! Je t'aime!
Et tu le sais, tu le sais

Ces étoiles, là-bas, qui traînent et désespèrent
De ne pouvoir jamais t'être fidèle
Je ne te serai jamais fidèle
Puisque je suis dans toi
Et que toi tu m'emportes
Et que toi tu m'enivres
Et que toi tu prosternes mes dieux vaincus
Devant tes ordres de ton savoir défait pas l'habitude

Regarde! Je suis là!

Vous venez souvent ici mademoiselle?
Ouvre-toi! Ouvre-toi!
Donne-moi tes folies que je les raisonne!

La folie dans ce siècle imprévu et canaille
La folie... Ah! La folie... (à la folie) Je t'aime! Je t'aime!
Et tu le sais

Dans les draps que l'amour referme sur la vie
Tous les amants du monde mêlent aux cris d'amour
Les sanglots de la Nuit
Les sanglots de la Nuit
(Dans le bar-discothèque de Calva. Miss Night s'apprête à danser le tango.)

C'est le tango Guatemala
Qui n'a... Qui n'a... Mais qu'est-ce qu'il a
C'est le tango Nicaragua
Qui n'a... Qui n'a... Rien de la samba

Allonge tes pattes dans mes plates-bandes
Mon apopocalypse te demande
Il compte sur la valeur de ta trompette... Kalachnikov... de propagande

La! La! La! La! La! La! La! La! La!..

Tu vas là-bas toi?

Où ça?

En Amérique?

Non, j'y vais pas.

Pourquoi?

Ca me débecte!

Pourquoi?

Ah! Je sais pas moi. C'est ce mec qui coupe la main des prisonniers, là-bas dans l'Amérique du centre?

Où c'est ça?

Ah bah je sais plus moi, c'est... Il vend des cigares!

Aaaah! Il vend des cigares et il coupe les mains des prisonniers? Cuba? Da?

Yeah!
(Une femme, tout en noir, dans une longue cape, dansait le tango avec Miss Night. Le corbeau, juge et président, remarque sa présence et l'interroge sur sa complicité éventuelle avec la prévenue.)

Qui est cette femme en noir, qui dansait le tango?

Le noir, c'est le crêpe de Chine de la tristesse, Monsieur. C'est le chagrin de ces étoiles mortes depuis quand. Et qui se souviennent de la lumière. C'est le vent qui se lève du coté des bas-fonds. Quand monte la terreur et que les fleurs palissent. C'est la mer douloureuse au bord du sacrifice. Quand ça descend vers l'habitude contrôlée par le calendrier. C'est le sexe des morts qui se souviennent à travers toi. C'est le rivage bienheureux de ce voilier perdu quand même. C'est l'argot de la nuit, quand elle n'a rien à dire, et que Shakespeare se retourne, et qu'il se prend pour Ophélie.

Tonight or not tonight!
To black or not to black!
That is day! That is day!

Et qui êtes-vous, Madame?

Je suis la copine à la Nuit. Car la Nuit favorise... A force d'ombre... Aaah! Et de mystère... Mon travail de Misère.

Qui êtes-vous, Madame?

Oh! Vous savez, moi, quand je passe, elles s'en vont toutes.

Qui ça?

Les femmes, Mister Président!

Dites Monsieur!

La Misère parle toutes les langues. Elle se farcit des continents, même en musique. Tu vois?

Prendre un brin de haut-bois
Y mêler de la harpe
Avec la clarinette
Que la flûte soit nette
Ajoutez-y quelques trompettes
Deux ou trois cors et de la corde
Laissez bien mijoter
Pendant quelques années
Et puis vous attendrez qu'on vous le serve frais
Sous quelques pans d'argile
Avec du pissenlit à la racine

(La foule présente dans le bar-discothèque réagit au propos de Miseria)

"Porca Miseria!?"

Les cordes de la contrebasse
Où l'on pendra ta vieille carne
Je suis les faux bijoux des femmes pauvres
Et tout d'or vêtue, j'attends les verts printemps
La Nuit surtout
O ma frangine ancienne et solennelle
Ma soeur d'outre-saison
Mon ancienne pâleur
Quand je mettais du sang dans le coeur des poètes
Qui me le rendaient bien avec les intérêts

Le charme de la détresse
Les yeux cernés de l'inquiétude
Les soucis de l'enfant prodigue
Et je fane les filles en fleur
Et ça va vite... vite... vite...

Regardez-donc ces rides, Président
Qui embarrassent les magazines
Et c'est la Nuit qu'elles se défont
Dans l'ombre de la chair allée
Vers des problèmes de coutures
Vers des problèmes de mictions

La Misère pisse quand même
Elle vieillit sans les atouts
Avec un as de pique dans les horaires

(Récitatif)
La Misère sort une poupée de son corsage, et, s'adressant au coq...

Tiens, Petit, touche cette poupée, et tu ne seras jamais riche!

(Récitatif)
Le coq se précipite sur Miseria, comme pour un duel. Et il crève le ventre de la poupée. Et de son autre main fait tomber en même temps une poignée de pièces sonnantes...

(Le coq, l'avocat général)

Porca Miseria! Tu es riche! Et tu caches ton fric!


(Le corbeau, juge et président)

Monsieur l'Avocat Général, votre vocabulaire, voyons!

(Le coq, l'avocat général)

Regardez messieurs! Mesdames! La Misère est riche! C'est la fin du monde!

(Le hibou, avocat de Miss Night, ironise)

... Et des bonnes manières.

(Miseria)

Ma.. Ma... Dio mio! Non capisco! Non capisco!

(Récitatif)
Elle se baisse, prend sa monnaie et se précipite au café pour boire un verre de vin rouge.

(La foule ne sait plus qui croire)

"Porca Miseria!? Porca Miseria!?"

(Miseria)

Fanciulli! Fanciulli!

(Récitatif)
Elle prend une cigarette (et s'adressant au coq)

(Miseria)

Donne-moi du feu!

(Le coq, l'avocat général)

La joie te brûle! Regarde-toi! Tu flambes!

(Récitatif)
Elle se regarde... Se touche... Ne comprend pas...

(Le coq, l'avocat général)

Achevons la Misère! Qu'elle brûle! Qu'elle brûle! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!

(Récitatif)
Miseria, terrorisée, s'en va prendre sa poupée crevée... Plonge sa main dans le ventre de la poupée, et la porte à sa bouche... Comme pour en goûter la saveur... Elle sort en dansant comme une folle...
(Le calme est revenu dans le bar-discothèque. Le corbeau, juge et président, continue de s'entretenir avec Calva.)

(Le corbeau, juge et président)

Elle boit, la Misère!

(Calva)

Non, jamais! Elle n'a pas les moyens.

(Le corbeau, juge et président)

Vous lui donnez à boire, ce soir...

(Calva)

Oui, parce qu'elle pleurait... comme la Nuit...

(Le corbeau, juge et président)

Oooh! Regardez! Il y a quelque chose, là, qui luit un peu, quand les projecteurs se démènent. Mais qu'est-ce que c'est?

(Le chat, greffier)

Il a demandé à être entendu comme témoin aussi, Monsieur le Président.

(Le corbeau, juge et président)

Qui est-ce?

(Le chat, greffier)

Un ver-luisant.

(Le corbeau, juge et président)

Oh! la! la! la! la! la! Vous témoignez pour la Nuit?

(Le ver-luisant)

Voui!

(Le corbeau, juge et président)

Pourquoi?

(Le ver-luisant)

Sans la Nuit, je ne suis rien. Elle me vêtit. Elle me branche sur des yeux romantiques. Alors je ne suis plus un ver. Je deviens une petite étoile. Comme une luciole perdue dans les plantes... parmi les fleurs sauvages... dans l'entre-deux du rêve et de la chance... Je vis!

(Le corbeau, juge et président)

Oui mais les Nuits sans Lune?

(Le ver-luisant)

Mais la Lune, sans la Nuit, n'est pas la Lune. Et puis j'ai mes petits diamants quand même... Nous sommes indissociables. Excusez ces paroles. C'est une comète généreuse, une amie à nous, qui me l'a raconté.

(Le corbeau, juge et président)

Les Nuits sans Lune, disais-je...

(Le ver-luisant)

Eh bien c'est elle qui me regarde. Et on s'aime bien. Et puis je luis au fond de moi-même. La lumière de la vie, de la rage aussi... Quand je vois les néons au supplice des cons... Quand je vois les jardins de minuit dans les culs... Quand je vois s'illustrer un crapeau sous l'offense...

(Le corbeau, juge et président)

Un crapaud? Voyons...

(Le ver-luisant)

Oh! Lui, le jour, la Nuit, on le conspue. Alors il a choisi la Nuit quand même. Excusez-moi. Il m'a prié de témoigner en son nom parce qu'il ne pouvait s'absenter de son coin perdu... là-bas... caché... troublé aussi par son problème... La Nuit, il est beau. Vous comprenez? Il fait des rêves fantastiques. Il plane dans l'illusion, et il finit par y croire. Son illusion à lui devient sa vérité. Il prétend qu'il n'y a de laid que le fond des yeux des Hommes. Il est très beau, parce que personne ne le voit! Quand le jour se lève, alors, il se rappelle... Moi aussi... Et nous attendons tous les deux que retourne notre camarade, la Nuit. Ne lui faites surtout pas de mal. Elle ne voit rien, parce qu'elle n'a pas besoin de voir... La Nuit... La Nuit...
(La musique qui accompagne cette scène des "professionnelles" est la même que celle qui accompagnait le témoignage de la Cloîtrée. Il s'agit de l'orchestration et arrangement pour instruments à cordes du motet "O Vos Omnes" dont l'auteur est Tomas Luis Da Victoria (1548-1611). Ici le tempo est accéléré et soumis à un rythme dit "reggae")

(Le chat, greffier)

Il y a deux femmes qui demandent à être entendues, Monsieur le Président.

(Le corbeau, juge et président)

Qui sont-elles?

(Le chat, greffier)

Mais... Mais... Ce sont des... Ce sont des... Professionnelles...

(Le corbeau, juge et président)

De quoi?

(Le chat, greffier)

Mais... Ce sont des... Des... Professionnelles... Des... Des putains!

(Le corbeau, juge et président)

Aaaah! Aaaaah! Mais c'est intéressant... (aux professionnelles) Alors mesdames, vous êtes pour la Nuit, évidemment!

(La 1ère professionnelle)

Ah! Pour nous, la Nuit est enfant du malheur et de toutes nous âmes réunies. Nous parlons, nous faisons la Nuit. Nous l'embrassons comme un amour insensé, commode... pas tout à fait dans le temps et dans l'univers. La Nuit, c'est à genoux que nous la faisons... Comme une source diabolique... Comme un chagrin qui se délecte... Comme un empire sur la route et qui te fait bien des mystères... Comme un ennui qui part, là-bas... Pourquoi? Parce que c'est moi qui le nourris, qui l'entreprends. Je prends la Nuit par le devant.

(Le corbeau, juge et président)

Vous?

(La 1ère professionnelle)

Oui. Moi, je prends la Nuit par le devant. Et elle m'apprend à la défaire. Alors je suis l'oiseau charmeur et silencieux...

(Le corbeau, juge et président)

Vous dites tout ça à vos clients, Madame?

(La 1ère professionnelle)

Bien sûr que non! Je ne dis rien à mes clients. Je les invite à faire vite... vite... vite... Et puis je m'en remets à mes discours que je reprends sous un fanal qui marche au gaz, et que je réinvente dans les néons subversifs.

(Le corbeau, juge et président)

Comment? Les néons subversifs?

(La 1ère professionnelle)

Les néons, Monsieur, sont la honte de la lumière. Ils n'existent que parce que les yeux des Hommes sont irrévérencieux, sordides, éteints de préférence. Alors la communauté organisatrice, le pouvoir si vous préférez, a inventé ces crécelles lumineuses, pour entrer dans des yeux morts, éteint, je le répète. Les yeux des hommes, quand ils descendent sur nos abîmes, n'en remontent plus. Et ils s'isolent dans la honte, le qu'en dira-t-on, l'horreur de la virginité dépassée, vaincue, sorcière. Et nous les avons bien alors, dans nos yeux à nous. Et nous les tirons de leur infortune, et de leurs piètreries voyeuses et terminées.

(Le corbeau, juge et président)

Pourquoi terminées?

(La 1ère professionnelle)

Parce que l'amour vendu, ce n'est même pas un plat courant. C'est le désordre des viscères qui se hâtent à toujours recommencer.

(Le corbeau, juge et président)

Vous êtes philosophe?

(La 1ère professionnelle)

Non. Je suis un ange décapité, Monsieur.

(Le corbeau, juge et président, s'adressant à la 2ème professionnelle)

Et vous? Vous êtes décapitée?

(La 2ème professionnelle)

Moi? Je décapite les têtes maladroites, vertueuses... qui se croient vertueuses avec, toujours, inscrits sur leurs drapeaux, des mots clés, des mots malades, des mots terribles qui remettent leur solitude toujours en question, comme si l'on était contraint de s'illustrer avec des formes habituelles... séniles aussi... même à l'âge de la fleur. Vous comprenez?

(Le corbeau, juge et président)

Non.

(La 2ème professionnelle)

Ca ne fait rien. Rien ne sert à rien. Tout est à réinventer. Nous autres, des formules apprises... ou que l'on croit apprises... nous sommes d'un autre univers, celui de la folie consciente et arnaqueuse. La Nuit nous connaît bien. Et elle nous invite toujours à la suivre. Dès le crépuscule, nous sommes! Etre, pour nous, ça n'est même pas une question... You see?

(Le corbeau, juge et président)

Et dans les chambres? Comment ça se passe?

(Les deux professionnelles ensemble)

Nous ne savons pas, Monsieur. Nous sommes des artifices. A vous dire la vérité...

(Le corbeau, juge et président)

Il faut dire la vérité! Vous êtes là pour ça, mesdames. Greffier! Notez la vérité!

(Le chat, greffier)

Miaou! Miaou!

(La 1ère professionnelle)

C'est ça, la vérité. C'est la raison pour laquelle notre entrechat s'appelle '"sexe". Dans les néons, ça crisse un peu, quand même... Et ça miaule aussi. A vous dire la vérité donc, nous n'existons que dans la mesure où le bien se consomme avec le mal.

(Le corbeau, juge et président)

Comment? Mais ça n'a rien à voir avec votre témoignage en faveur de la Nuit, Madame! Le bien, le mal... Nous ne sommes pas au catéchisme!

(La 1ère professionnelle)

Ah! Pardon! Le catéchisme, ça marche, Monsieur le Président! Et surtout la Nuit... Ce qui est défendu, ça marche. Le mal, c'est bon non? La Nuit... La Nuit... Rien que la Nuit... C'est elle qui arme les assassins, qui fournit des alibis un peu vaseux à l'adultère, qui désarme les juges, qui sourit aux hiboux, qui tranche sur le vif du sujet, qui emballe la vertu comme un paquet d'outre-saison, qui change l'aspect des bonnes soeurs enfermées et cyniques en dedans. Les religieuses font l'amour, la Nuit, avec le Christ... Enfin... On dit ça...

(Le corbeau, juge et président)

Assez, Madame! Assez!

(La 1ère professionnelle)

Pourquoi? Vous croyez que les religieuses, la Nuit, n'ont pas de sexe? N'ont pas d'envolées vers cette fantastique éternité de l'instant... quand ça leur coule... comme un torrent d'inaccessible beauté... et qui descend dans l'entre-rêve... et du milieu... et du sordide illuminé... et de la joie faussée par leur missel qui se ferme... pas tout à fait... sur le chagrin des villes mortes et des bordels intelligents... Vous croyez que les amants ne sont que marginaux, extraversés, réunis? Le pêché est le grand camarade des vertueux de métier. Demandez-donc à une soeur cloîtrée comment elle fait pour se dépendre de son Christ... et de sa foi malade... Président!

(Le corbeau, juge et président)

Mais... C'est déjà fait, Madame. C'est déjà fait. Et ça n'est pas ce que vous pensiez. En tout cas, c'est dit autrement. Merci mesdames.
(Après le passage des professionnelles, le corbeau, juge et président, tente de reprendre sa stature. Un enfant se présente au corbeau et au chat, greffier.)

(Le corbeau, juge et président)

Allons! Revenons à nos moutons! Nos moutons... Ah! Ah! Ah! Ah! Ah!

(Le chat, greffier)

Un enfant, Monsieur!

(Le corbeau, juge et président)

Un enfant? Ici? Mais c'est une folie! Le monde est à l'envers! Il faudra prendre des mesures, un jour ou l'autre...

(L'enfant)

Ou une Nuit...

(Le corbeau, juge et président)

Comment?

(L'enfant)

Oui. Une Nuit ou l'autre... Car j'aime la Nuit! J'aime la Nuit comme on aime une idole. Je la chahute aussi, comme on se plaît, et comme on se divertit à chahuter ce que l'on aime. Et pour bien signifier mes origines et mon avenir de contestataire.

(Le corbeau, juge et président)

Vous contestez? Comment? Dans votre lit?

(L'enfant)

Justement. Je me couche le soir quand la Nuit tombe, et je m'emploie à la caresser distraitement, et puis avec volupté, et puis avec une passion méchante, tellement elle m'enivre... et tellement je ne puis supporter d'être sous sa domination.

(Le corbeau, juge et président)

Elle vous domine? Ah! Ah! Ah!

(L'enfant)

Non. Elle me soutient et me cache aussi. Alors je me venge du jour et de ses adeptes, de préférence galonnés et sûrs de leur décrépitude, de cette décrépitude habillée, froncée comme un jour de présentation de mode - quand on se fronce le sentiment, l'oeil aussi, vaguement tourné vers les autres, regardant, et avec cette fonction relative du détournement sexuel... Vous voyez ce que je veux dire?

(Le corbeau, juge et président)

Non. Je ne vois rien.

(L'enfant)

Mais oui, voyons! Vous n'avez jamais croisé ces femmes un peu passées, comme les tomates de la fin du mois d'août... des tomates qui semblent avoir été oubliées, et qui s'affaissent lentement, un peu blessées du coté de la tige... Ces femmes-là n'aiment pas la Nuit, parce que la Nuit les empaquète dans leurs silences de soie brodée ou de toiles un peu jaunies par leurs vertèbres insistantes.

(Le corbeau, juge et président)

Comment savez-vous tout cela? Vous n'êtes pas un enfant?

(L'enfant)

Non. Bien sûr.

(Le corbeau, juge et président)

Alors vous vous êtes déguisé?! Vous avez trompé la justice?! Greffier!..

(Le chat, greffier)


Yes!

(Le corbeau, juge et président)


You know?

(Le chat, greffier)


Ja wohl!

(Le corbeau, juge et président)


Qui êtes-vous?

(L'enfant)

Je suis le diable et la vertu, le péché et l'offense, le paravent et l'infortune, la raison du plus faible, la tentation, le privilège, la folie de l'absurde.

(Le corbeau, juge et président)

Comment ça?

(L'enfant)

L'absurde, ça vaut mieux pour la compréhension du monde et, la folie s'y mêlant, on ne sait plus comment se retourner. On flotte des fois dans l'incertain et le tragique. Alors la Nuit, le noir, le silence, et la peur s'y mêlant, nous ne sommes plus au monde, et ça vaut mieux comme ça.

(Le corbeau, juge et président)

Comment "comme ça"?

(L'enfant)

On disparaît, on s'étoile, on part enfin dans un monde chiffré, inévitable. Croyez-moi, Monsieur le Président, si le néant existait, on ne pourrait pas en parler puisque nous n'aurions pas la pensée et les mots pour l'exprimer. Interrogez les philosophes! Ils ont horreur de la Nuit, eux, ils ont besoin d'un public attentif ou non... Il faut... Il faut...

(Le corbeau, juge et président)

Il faut quoi?

(L'enfant)

Rien! C'est comme les psychiatres... Quand j'en vois un, je le balance de l'autre coté de mon sexe... et il s'épanouit avec rien dans la voix, rien dans le geste, comme un chiffon à nettoyer les imbéciles.

(Le corbeau, juge et président)

Les quoi? Les imbéciles?

(L'enfant)

Ils vivent le jour, Président...

(Le corbeau, juge et président)

Comme moi?

(L'enfant)

Comme vous.

(Le corbeau, juge et président)

Alors, je suis un imbécile...

(L'enfant)

A partir du moment où vous vous demandez si vous êtes un imbécile, ce n'est plus à moi de répondre. Vous trouverez bien tout seul.

(Le corbeau, juge et président)

Ah! Dis-donc! Dis-donc! Mais... Oh! la la, il faudra que... il faudra que... La Nuit, Quand je me prends à la souhaiter, Quand les arbres sont dénudés, Quand les hiboux vont s'envoler Dans le crépuscule passé... Je vous le dis, moi, Corbeau... Corbeau... Quelle horreur, la Nuit! Je l'emmerde, moi, la Nuit! Le Corbeau, croa! croa! Ils font croa aussi les gens... Croa! La Nuit, je l'emmerde! La Nuit, je l'emmerde! J' suis plus président! J'veux rien moi! Corbeau!